Le torchon maculé de sang traîne sur la table sale. La poussière a envahie les lieux. Je ne suis plus qu'un tas d'os recouvert d'un peau montagneuse. Mais je suis comme les mauvaises herbes : on ne se débarrasse pas facilement de moi. La preuve, dans mon quartier, tout le monde n'ose pas déménager.
Il faut dire que j'ai fait tout ce qu'il fallait pour en arriver là. J'ai menacé la voisine Michelle de lui dévorer son caniche si elle mettait en vente sa maison. J'ai découpé à la tronçonneuse le vélo du petit Martin pour dissuader ses parents de quitter le quartier.
J'ai chié sur les hortensias de Corinne, juste parce que sa fille Clotilde a osé venir me déranger pour lutter contre le réchauffement climatique. Clotilde n'a plus de 4x4 depuis ce jour là : j'ai pris la peine de téléphoner à la casse automobile pour lui signaler que le véhicule était hors d'usage. Elle peut être se réjouir : elle peut enfin militer pour l'écologie en toutes tranquillité et elle dispose d'une allée vide pour mouvoir à son aise.
J'ai quand même épargné le petit Kurt parce que ce con joue divinement bien de la guitare. Et puis parce que ses hurlements effraient tout le voisinage.
Tous ont la trouille de moi... sauf une personne. Et cette personne là, elle me fout vraiment la trouille. Je la croise tous les matins, quand je me lave les dents, quand je lis le journal, quand je tond la pelouse, quand je ramasse les feuilles. Tous les soirs, avant d'aller au lit, elle me demande : c'est pour ce soir ?